Racing Club de Strasbourg : mais que diable allaient-ils faire dans cette galère ?

Publié le par Guy Desportes

L’annonce du rachat du club de football "Racing Club de Strasbourg Alsace" (RCSA) le 22 juin 2023, par un consortium d’investisseurs, n’est pas une surprise. En effet, la Ligue de Football Professionnel est devenue depuis plusieurs années le terrain de chasse de la finance internationale, à la recherche de placements rentables. Le RCSA devient ainsi le cinquième club de Ligue 1 à passer sous pavillon américain. Plus de la moitié des équipes de L1 sont dorénavant propriété de capitaux étrangers.

Non, l’étonnement vient d’ailleurs, de la décision des collectivités territoriales de porter l’autorisation de programme à 160 millions d’euros Ht ... soit une augmentation de 60 % par rapport aux prévisions initiales de financement du projet de restructuration et d'extension du stade de la Meinau, comme le précise une délibération du Conseil de l’Eurométropole de Strasbourg (EMS) tenu le vendredi le 12 mai 2023.

Comment concilier "projet de territoire" et recherche de rentabilité ?

Un peu plus d'un mois s’est donc écoulé entre la volonté de l’Eurométropole de Strasbourg (EMS) de promouvoir « un projet de territoire », et la vente à un groupe d’actionnaires réunis au sein du consortium américain, BlueCo.

Ce groupe est d’ailleurs adossé à Clearlake Capital qui est un des plus grands fonds d’investissement au monde. Néanmoins une question se pose : dans les négociations avec le RCSA, les collectivités territoriales se sont-elles assuré de la pérennité du caractère territorial des orientations de l’équipe dirigeante ? Ou bien ont elles validé les choix stratégiques de la direction du club ?

Cette question prend une acuité particulière au regard de la réponse de Marc Keller dans les DNA. A la question, "Pourquoi (les investisseurs) ont-ils choisi Strasbourg ?", il répond : "Pour eux, c’est une ville forte, européenne, belle, ce qui compte aux yeux des Américains. Leur vision se situerait à long terme. Si l’Angleterre est le top niveau pour eux, la France est un championnat dynamique, qui peut encore être développé pour créer de la valeur". Mais alors, comment concilier l’objectif de porter un projet de territoire avec la recherche de rentabilité ?

Cela interroge les liens entre politiques publiques, mondialisation financière et fabrication de la ville. N’est-il pas illusoire de vouloir renforcer l’attractivité de l’agglomération strasbourgeoise en attirant des investissements extérieurs et prétendre fonder un projet urbain garantissant un aménagement durable et équilibré des territoires tout en contribuant au renforcement du lien social ? Dans le cas de la rénovation du stade de la Meinau, y a-t-il des alternatives solidaires (et rigoureuses financièrement) à une gestion néolibérale d’organisation du sport-spectacle professionnalisé ?

Beaucoup de vent ... pour rien !

Beaucoup de vent ... pour rien !

Des investissements au service du sport-spectacle.

Avec la mondialisation néolibérale et l’affirmation du rôle des métropoles, le mouvement de construction et de rénovation de stades (ou arénas) a connu en France un développement nouveau depuis la fin des années 2000. Né aux États-Unis, ce mouvement traduit l’apparition de nouvelles relations entre la gouvernance des villes, le sport, et la finance. Ainsi, David Harvey voit dans l’émergence de ces équipements l’expression du passage de la ville "keynésiano-fordiste" d’un capitalisme relativement redistributif, à la "ville néolibérale" qui réinvestit dans des projets immobiliers spéculatifs et socialement sélectifs.

En France, l’investissement dans les structures sportives a pris une ampleur inégalée ces dernières années avec la montée en puissance du sport-business. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’arrivée des investisseurs privés dans la structure du capital des clubs s’est traduite, pour les collectivités locales, par la nécessité de construire ou de rénover les stades afin de séduire les investisseurs. Le tout, conformément à la maxime libérale du "privatiser les bénéfices et socialiser les pertes".

Partage ...

Partage ...

Ainsi les collectivités locales (la ville de Strasbourg, l’EMS, la Collectivité Européenne d’Alsace et la région du Grand-Est) ont-elles dû mettre la main au porte-monnaie, pour plus de 150 millions d’euros. Selon la délibération du 12 mai 2023 de l’EMS, il s’agit d'"Un stade rénové et agrandi, disposant des fonctionnalités modernes d’accueil et de confort pour tous les publics, [qui] constitue une infrastructure de rayonnement pour la ville de Strasbourg, l’Eurométropole, l’Alsace et la Région Grand Est, qui permettra d’accueillir dans des conditions optimales des grands évènements sportifs nationaux et internationaux (matchs qualificatifs pour les championnats d’Europe ou la Coupe du Monde de football, ½ finale du Top 14, etc). Il représente également un outil indispensable pour permettre au Racing-Club de Strasbourg-Alsace de s’installer durablement en Ligue 1."

Dit autrement, il faudrait se mettre en conformité avec les normes exigées par les Fédérations nationales et les instances internationales de football, organisatrices du sport-spectacle en répondant aux exigences des chaînes de télévisions, pourvoyeuses de droits audiovisuels indispensables à l’équilibre financier des clubs. Ainsi, des alliances entre capital, sport et médias se constituent à l’échelle mondiale pour faire du sport professionnel un marché, source de profits, transformant en profondeur le modèle sportif français, bien loin des idéaux du sport comme facteur épanouissement personnel, de santé et de solidarité

En avant, toujours !

En avant, toujours !

Le phénomène de métropolisation.

Le mouvement général de développement des métropoles est assujetti à la logique de la mondialisation néo-libérale, qui leurs impose de se soumettre de manière toujours plus contraignante à des impératifs économiques de compétitivité. Cela se concrétise par le renforcement de l’attractivité territoriale, tant vis-à-vis des investissements extérieurs que des couches sociales dites  "supérieures", considérées comme créatives et porteuses d’innovations urbaines, avec l’illusion que l’ensemble des habitants en tirent avantage ... selon "la théorie du ruissellement" .

Du ruiss ... Ill ... ment.

Du ruiss ... Ill ... ment.

Une majorité écologiste tiraillée.

Face à cette logique de métropolisation, la majorité écologiste de la ville de Strasbourg se démarque par des déclarations et des mesures misant sur un mode de développement durable et solidaire, et déclarant viser l’amélioration des conditions de vie de la population. Ainsi, dans le projet de rénovation du stade de la Meinau, un certain nombre d’avancées pour parfaire la qualité de vie des habitants du quartier, ont pu être obtenues dans les négociations engagées par la ville de Strasbourg, comme la végétalisation, les mobilités alternatives à la voiture et l’ouverture de la "fan zone" en semaine. Il convient également de souligner la décision de placer ce projet en conformité avec les principes de sobriété énergétique.

Cependant une question demeure : pourquoi les élus écologistes soutiennent-ils un tel projet ? Surtout que lors de la précédente mandature, Syamak Agha Babaei, l'actuel 1er adjoint à la maire pour la ville de Strasbourg et 3ème Vice-président de l'EMS, en charge du Budget et des finances, et Alain Jund, aujourd'hui 6ème Vice-président en charge des Mobilités, transports, déplacements et politique cyclable, écrivaient dans une tribune au vitriol publiée le 7 juin 2019 dans les DNA et intitulée « Racing et argent public : un pognon de dingue ! » : "Aujourd’hui, nos collectivités se doivent d’investir prioritairement dans le bien commun et le défi climatique…Laissons le secteur privé subvenir aux activités commerciales du spectacle sportif !"

D’ailleurs, sur un plan financier il y a lieu de s’interroger sur le montant de la participation attendue du club dans le financement des travaux de restructuration et d’extension du stade de la Meinau. Dans la délibération du vendredi 12 mai elle s’élevait à 9, 1 M€ HT. et la clé de répartition était la suivante :

Racing Club de Strasbourg : mais que diable allaient-ils faire dans cette galère ?

Avec l’arrivée des nouveaux actionnaires qui, d’après Marc KELLER ont été choisis parce qu’ils répondaient à un des critères pertinents de recherche de partenaires «"On voulait un candidat avec des moyens très importants, ayant la volonté d’investir dans le club, mais sans l’endetter", il conviendrait de revoir le montant de la participation du club. Ou alors, faut-il considérer que lors de la négociation qui a conduit à l’accord de janvier 2022, les collectivités locales partenaires étaient au courant de la vente du club à des investisseurs extérieurs et en ont tenu compte dans l’évaluation de sa part ?

Ouvrir les yeux ...

Ouvrir les yeux ...

Un projet de rénovation coûteux et élitiste.

Dans un article sur ce blog intitulé le « RACING une foot politique », ce projet était qualifié de coûteux et élitiste, priorité étant donnée aux places VIP. A l’opposé,étaient préconisé les objectifs suivants "Un projet beaucoup moins coûteux aurait été possible  tout en offrant un équipement performant améliorant la qualité de l'accueil des spectateurs autant que la jauge. Assurer la pérennité du club, privilégier le caractère populaire du football et maintenir en bon état le stade de la Meinau auraient dû être les 3 priorités de Jeanne Barseghian et Pia Imbs ".

Une absence de courage.

Jeanne Barseghian, Madame la Maire de Strasbourg, évoque la  "républicaine", "un certain pragmatisme" et "le sens des responsabilités" pour justifier cette volte-face. Autant d’arguments de pure forme qui masque une absence de courage politique pour s’opposer au phénomène de métropolisation qui a vu sa traduction juridique avec les lois MAPTAM (27 janvier 2014) et NOTRe (7 août 2015). Ces lois visent à renforcer les métropoles comme "les lieux essentiels de la croissance française […] elles rayonnent sur leur environnement régional, national et international et fonctionnent en réseau avec les autres grandes villes et les villes moyennes qui les entourent". De plus, dans l’accord de cofinancement du projet de rénovation entre RCSA et les collectivités territoriales, pourquoi la majorité écologiste de la ville de Strasbourg n’a pas conditionné leur participation financière à des engagements sur la composition de l’actionnariat ? notamment sur leur ancrage régional permettant ainsi de fonder un projet de territoire.

En effet, de manière rétrospective les propos tenus par Marc KELLER lors de la conférence de presse du 2 mai 2023 présentant le projet de restructuration du stade, prennent tout leur sens : "Je voudrais bien que le Racing un jour puisse avoir des moyens un peu plus fort pour essayer d’aller un peu plus haut". A l’évidence, le président du club pensait à une modification de la composition de l’actionnariat. En revanche il convient de s’interroger du choix fait par Marc KELLER et d'anciens actionnaires de la vente à un consortium d’actionnaires américain : n’y avait-il pas possibilité de trouver des investisseurs régionaux ?

Une nouvelle page de l'histoire du RCSA.

Le rachat du RCSA par un fond d’investissement américain vient clore une séquence qui a vu le club se hisser en L1 après de nombreuses difficultés et de s’y maintenir depuis six années. Comme le précisait Marc KELLER dans une interview dans les DNA, "Pour remonter la pente, on s’est appuyés sur trois piliers : un club sain financièrement, une gouvernance stable et apaisée, pour que l’on ne parle du Racing que sur le terrain et, le plus important à mes yeux, l’ancrage territorial. Pour reconstruire, il fallait partir de la base, la ville, notre région". Une nouvelle période s’ouvre avec les plus grandes incertitudes concernant l’ancrage territorial. Espérons que le RCSA ne connaîtra pas dans le futur les mêmes déboires suite à la vente en 1997 par la municipalité de Strasbourg des actions du club au groupe américain de management sportif "International Management Group".

Une alternative crédible était-elle possible ?
Sans paroles

Sans paroles

Oui, une autre voie était possible, notamment en 2012 lors du changement de nom du club, devenu "Racing Club de Strasbourg Alsace", qui avait alors adopté le statut de "Société par Actions Simplifiée", introduisant ainsi une logique commerciale dans les principes de gestion du club.

À contrario, le choix d'une forme juridique de type "Société Coopérative d’Intérêt Collectif" (SCIC) aurait permis de faire fonctionner le club comme un bien commun, impliquant les supporters, les salariés du club, les collectivités locales et les investisseurs locaux, dans un projet territorial solide et durable.

Le club "Sporting Club Bastia" est exemplaire d'une telle orientation. Ayant adopté en mai 2019 le statut de SCIC après avoir failli disparaître, il évolue à nouveau aujourd’hui en L2. La lecture d’une des pages de leur site internet est édifiante, dont voici quelques passages qui témoignent de la qualité du projet: "À travers la mise en place d’une structure innovante et unique dans le monde sportif, les acteurs qui composent le club souhaitent mettre en place des fondations solides et une gouvernance transparente pour que les évènements de l’été 2017 ne puissent plus jamais se reproduire. Le Sporting Club de Bastia souhaite construire un nouveau modèle de club de football professionnel. "

"Afin de mettre en place les conditions de ce renouveau, la création d’une "Société Coopérative d’Intérêt Collectif" (SCIC) apparaît bien comme une évidence car elle implique de manière concrète l’ensemble des parties prenantes du club."

"L’union sacrée a permis au club d’écrire les plus belles pages de son histoire. La création de cette SCIC permet de formaliser et pérenniser cette union sacrée en mettant l’intérêt collectif au-dessus des intérêts individuels."

Une SCIC est une société commerciale, certes, mais qui a pour objet l’intérêt collectif, en l'occurrence le Sporting Club de Bastia. Son mode de fonctionnement est conforme à celui de toute coopérative, respectant en particulier le principe fondamental de "1 personne égale 1 voix" dans toutes les assemblées générales. 

"Le Conseil d’Administration est composé de 10 représentants : 4 pour les fondateurs, 2 pour les acteurs économiques, 2 pour les supporters, 1 pour l’association Sporting Club Bastiais, 1 pour les salariés et anciens licenciés."

En optant pour le statut de coopérative, le club de Bastia a posé les bases d’un projet territorial rassemblant les différents acteurs au service de l’intérêt général. Pourquoi n'avoir pas fait de même à Strasbourg ?

coopération ... colorée

coopération ... colorée

Favoriser le sport populaire.

Dans le livret thématique du programme de "l’Avenir en commun", au chapitre « Un sport émancipateur au service de l’humain et de l’éducation populaire, les propositions suivantes sont avancées pour en finir avec le sport malade de l’argent, ce qui est particulièrement le cas du football professionnel : "il est proposé de favoriser le statut de société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) pour les associations sportives souhaitant ou devant passer en société, afin de penser et faire fonctionner le club comme un bien commun et impliquer ainsi l’ensemble des parties prenantes (dirigeant·es, salarié·es, supporter·ices, bénévoles, partenaires, etc.) "

Pour nous, cela passe par ...

- l'interdiction du "nommage" (naming en anglais) d’équipements sportifs financés partiellement ou totalement par des acteurs publics,

- l'opposition à de nouvelles collaborations entre le public et le privé lucratif en mettant fin au principe de privatisation des bénéfices et de socialisation des pertes et à l’appropriation commerciale des équipements et compétitions,

- l'interdiction de la délégation aux structures marchandes des infrastructures sportives,

- la priorité aux gestions en régie publique pour éviter des prix d’entrée exorbitants.

Il faut en finir avec "le foot-business" soumis au paradigme néo-libéral qui considère cette activité comme avant tout une source de profits, les investissements d’infrastructure et les risques et les déficits qui lui sont assortis étant essentiellement assumés par la puissance publique. Il est temps que les pouvoirs publics reprennent le contrôle de ce secteur et mettent en œuvre une politique sportive au service de l’intérêt général !

Résistance !

Résistance !

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