De Milan à Weimar : genèse du fascisme et violence systémique

Publié le par J.C. VAL

« Quiconque s’intéresse à l’Allemagne passe un jour ou l’autre par Weimar, tant l’histoire de ce pays a partie liée avec sa langue, sa littérature et sa philosophie » (Johann Chapoutot, « Le meurtre de Weimar » ; Ed. PUF, coll. Quadrige-poche, janvier 2026, 10€ ; Avant-propos à la présente édition, p.5).

Petite ville de Thuringe de 65.000 habitants, Weimar est située non loin de la frontière tchèque. Elle n’est ni capitale administrative (ce que fut Bonn après la seconde guerre mondiale), ni économique et pas davantage culturelle. Elle a pourtant laissé son nom à cette république éphémère (14 ans) coincée entre deux ʺReichʺ dont le second, tristement célèbre quoique d'une durée à peine plus courte que la République de Weimar et qui a précédé la longue division de l’Allemagne en deux entités politiques, concurrentes autant que conflictuelles.

De Milan à Weimar : genèse du fascisme et violence systémique
Violence et assassinat comme stratégie et instruments d'installation du fascisme au pouvoir

Qualifier cette période, qui va de l’été 1932 à l’été 1934, de « meurtre de Weimar » c’est souligner que la République « a été froidement assassinée par un pouvoir exécutif guère effrayé par la forfaiture » (Chapoutot page 14). Dans ce long processus … de quelques mois, le « meurtre de Potempa » a certainement été l’un des premiers jalons d’une « longue marche des nazis vers le pouvoir national [mais qui est] plus une captation subreptice [Machterschleichung] qu’une Machtergreifung, une prise de pouvoir [qui] est venue plus tard […] de février à juillet 1933, puis dans une crise majeure, réglée l’arme au poing, fin juin 1934 […]». « Car ce pouvoir, ils ne l’ont pas pris, on le leur a donné ». Des agrariens (de Saxe et de Prusse notamment) soucieux de continuer à jouir « de leurs terres et des aides y afférentes », aux « élites patrimoniales rassurées par son programme social et fiscal » leur garantissant que rien ne serait changé, à leur avantage bien sûr, ils ont délibérément opté pour Hitler et le NSDAP … pour éviter le Front Populaire, hélas désuni. Tout en calmant les dominés bien sûr … en leur faisant miroiter qu’eux aussi pourront dominer « des catégories qu’on leur jette en pâture – femmes, enfants, étrangers … » (pp. 25-26). Cruelle conclusion provisoire : « l’extrême-droite n’arrive jamais au pouvoir seule » (p. 25). Toute ressemblance avec le programme (et les méthodes) de certains partis politiques contemporains … ne sera pas fortuite ! Pour bien saisir les méthodes, lâches et violentes, employées par les nazis, qu’ils soient SA ou SS (y compris dans leurs affrontements internes), ainsi que sur l’usage spécifique du droit opéré ensuite par le pouvoir et l’administration judiciaire nazis, je renvoie plus particulièrement à cet « Épilogue : de Potempa à la nuit des longs couteaux » (pp. 129 – 144).

Faisceaux de combat et putsch manqué de Munich : l'étrange parallèle en miroir inversé

Pour autant, hameau d’une petite localité de Haute-Silésie allemande aujourd’hui rattaché à la commune de Krupski Młin en Pologne, Potempa n’est pas LE meurtre de Weimar : « n’exagérons rien, il y en eut d’autres que cet assassinat d’un ouvrier communiste [et polonais de culture : « "polaken", des gens pas comme nous, de mauvais allemands » : cf. Chapoutot, p. 33] dans la nuit du 9 au 10 août 1932, à Potempa, en Silésie » : p. 29). Mais « les neuf SA hébergés dans le foyer des Sections d’assaut [SA] du bourg de Broslawitz » (actuellement Zbroławisce) qui vont assassiner « l’ouvrier communiste Konrad Pietzuch » (pp. 33-35) sont emblématiques de ces stratégies d’ « assassinat lâche et bestial, commis de nuit [qui vont marquer cet] été 1932 particulièrement violent en Allemagne ».

Car l’usage de la violence est bien l’une des marques caractéristiques de tous les régimes fascistes. Dès les "squadristi" les troupes de Mussolini l’ont systématiquement pratiquée … une décennie plus tôt. Et les nazis vont les copier, abondamment : « la violence extrême de l’acte, et le mode opératoire […] on songe ici aux passages à tabac, à coups de manganello, par ces squadristi italiens que les nazis imitent, qui opèrent de préférence en bande contre des victimes plutôt inférieures en nombre. » (pp. 36 – 37).

meeting du NSDAP à Munich (Bürgerbräukeller) ... 1923 !

meeting du NSDAP à Munich (Bürgerbräukeller) ... 1923 !

Pour bien comprendre l'importance de la violence comme stratégie et mécanisme d'installation (puis de consolidation) du fascisme on renverra également à l'ouvrage de Antonio Scurati, "M, l'enfant du siècle" (Ed. Les arènes, Coll. Proche, 28.06.2020, 860 pages, 15€ ; traduction Nathalie Bauer) en citant cet extrait significatif : « Inutile de le nier, je suis comme les bêtes : je sens l'air du temps » (c'est bien entendu Mussolini qui parle).

Dès le 23 mars 1919 est créé le groupuscule "Faisceaux de combat", constitué à Milan par Benito Mussolini, un obscur journaliste et activiste. Devenu chef du gouvernement italien le 3 janvier 1925, le même Mussolini assume ses responsabilités comme il l'avait fait dans l'enlèvement et l'assassinat d'un député qui s'était opposé à lui au Parlement, Giaccomo Matteoti (secrétaire général du "Parti Socialiste Unitaire") en fait assassiné à Rome le 10 juin 1924 (voir également la préface de Massimo Palma dans l'ouvrage présenté immédiatement ci-dessous : « Les singes et l'imitation », plus particulièrement  « La panique du conformisme » - p. 14 - et la note 14 y afférant ). Janvier 1925 : c'est là le véritable début du régime fasciste, qui n'aura demandé que six ans à cet agitateur populiste et sans scrupule pour devenir le dictateur charismatique qui fascine tout un peuple. Le putsch de la brasserie de Munich durant la nuit du 8 au 9 novembre 1923, lamentable échec pour Hitler et ses premiers compagnons, fut le parrallèle miroir inversé ... qui convainquit Hitler que la seule manière de conquérir le pouvoir était de passer par les urnes ... sans pour autant négliger la violence comme autre instrument pour s'approprier définitivement le résultat des urnes !

Pour le combattre efficacement ... penser le fascisme ! Donc le lire

Il nous faut donc relire en parallèle le petit opuscule Combattre le fascisme (126 pages - tout - petit format) reprenant des textes d’Antonio Gramsci sélectionnés par Manuel Esposito (Ed. (Dis)continuité, coll. La variation, avril 2025, 8€). L’ouvrage reprend quelques-uns de ces textes publiés par Gramsci avant son emprisonnement. Publiés originellement dans la revue "L'Ordine Nuovo" (essentiellement pour l’année 1921) ou dans "l’Unita" (texte de 1924) ces textes sont d'une troublante actualité ! Sans oublier bien sûr la postface de Manuel Esposito : « Penser le fascisme, lutter : traduire et lire Gramsci ». On notera au passage le titre de cette revue ("l'ordre nouveau", créée par Antonio Gramsci en 1919, une revue communiste ! ... Là aussi, le propre du fascisme c'est de pratiquer systématiquement l'inversion du sens des mots, voire de le brouiller ... pour mieux imposer son sens à lui. Pouir vous en convaincre, voyez la célèbre phrase en trois slogans, extraite de "1984" de Eric Arthur Blair, dit George Orwell : « La guerre c'est la paix, la Liberté c'est l'esclavage, l'Ignorance c'est la force ».

Vous en doutez encore ? Lisez la revue de la fondation Jean Jaurès : elle confirme que ... « Ordre nouveau [...] fut le principal mouvement néofasciste français [qui] fonda le Front national en 1972 et fut dissous en 1973. » (https://www.jean-jaures.org/publication/aux-racines-du-fn-lhistoire-du-mouvement-ordre-nouveau)

La bataille culturelle a bien été engagée par les fascistes ... et ils étaient en passe de la gagner !

 

L'ordine Nuovo ; Quotidiano Comunista. Sous-titre : La politica mondiale dei comunisti

L'ordine Nuovo ; Quotidiano Comunista. Sous-titre : La politica mondiale dei comunisti

Dans « Le peuple des singes » Gramsci évoque « le processus de délabrement de la petite bourgeoisie » italienne ; il met en scène le fascisme comme « dernière représentation offerte par la petite bourgeoisie urbaine au théâtre de la vie politique nationale ». « La crise de la petite bourgeoisie » (in "L’Unita", 2 juillet 1924), de cette classe sociale réactionnaire précise la description, sera achevée trois ans plus tard : les fascistes sont alors pleinement installés au pouvoir. Pour autant, comme nous l’a rappelé il y a 2 semaines Adelmo Cervi, animant notre séminaire PG pour débattre de la lutte anti- fasciste, le fascisme n’est pas une spécificité urbaine : les ouvriers et journaliers agricoles ont affronté et éprouvé très tôt les méthodes fascistes extrêmement violentes (l’histoire familiale d’Adelmo Cervi en témoigne) commanditées par les propriétaires latifundiaires en milieu rural pour mettre les premiers au pas, préfigurant la situation allemande et ces meurtres contre-révolutionnaires qui apparaissent en Allemagne un an avant la chute de la République de Weimar. Le 15 novembre 1924, dans un article non signé (La chute du fascisme, in Ordine Nuovo) Antonio Gramsci dispose encore de la possibilité de questionner : comment renverser le fascisme ? (La chute du fascisme, pp. 77-79). Liberté de courte durée : il sera arrêté le 8 novembre 1926, puis emprisonné.

Enfin et pour clôturer cette note sur les lectures historiques du fascisme sous ses deux formes principales, la lecture des deux réflexions non sourcées (mais textes de Gramsci, nous informe Maximo Palma dans sa préface : cf. pp. 24-28) sur « le Césarisme » et « l’origine populaire du ʺsurhommeʺ » est indispensable. Les deux textes permettent de scruter les mécanismes de fascination que ces personnages charismatiques (au sens weberien du concept) exercent sur les ʺfoulesʺ et les masses populaires, petite bourgeoisie comprise. Sans se perdre dans l’emploi d’un vocabulaire inadéquat car … n’est pas ʺfascisteʺ qui veut ! « César, Napoléon Ier, Napoléon III, Cromwell, etc. » (p. 80 ; et Juan Peron, par exemple ?), sont des personnages emblématiques du césarisme, mais non du fascisme proprement dit. Si « le césarisme exprime toujours la solution de l’ ʺarbitrageʺ, confiée à une grande personnalité […] Il peut exister un césarisme progressif [quand son intervention aide la force progressive à triompher, quand bien même cette victoire ne va pas sans certains compromis et sans certains réajustements limitatifs] et un césarisme régressif. Selon Gramsci, « César et Napoléon Ier sont des exemples de césarisme progressif. Napoléon III et Bismark de césarisme régressif. Il s’agit de savoir si dans la dialectique ʺrévolution-restaurationʺ l’élément révolution ou l’élément restauration l’emporte, dans la mesure où il est certain que le mouvement historique rend impossible tout retour en arrière et que les restaurations in toto n’existent pas. » (pp. 81-82)

De Milan à Weimar : genèse du fascisme et violence systémique

Si « Mal nommer un objet c’est [ou cela peut …] ajouter au malheur de ce monde » (Albert Camus), alors ne nous trompons pas d’adversaire. Et pour les combattre avec les bons outils … identifions-les avec précision et justesse !

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
A
L'article "De Milan à Weimar..." m'a plu dans sa dernière partie. J'aurais cependant aimé une réflexion approfondie sur le césarisme dans lequel peut tomber tout président de la Ve République qu'il soit de droite ou de gauche<br /> Je ne suis pas historien comme Chapoutot et n'ai pas lu ses œuvres, mais ses analyses de l'histoire allemande m'ont toujours paru pertinentes.<br /> Je voudrais seulement souligner que le 11 novembre 1918 n'a pas marqué la fin de la guerre en Allemagne. Des soldats spartakistes ont créé, par les armes, un peu partout en Allemagne des Räterepublik, des Soviets, y compris à Strasbourg. À Munich, elle a tenu de nombreux mois.<br /> D'un autre côté, des officiers supérieurs ont organisé les Freikorps qui ont combattu les bolcheviques. Puis ils sont revenus en Allemagne, ont tenté de renverser le pouvoir à plusieurs reprises, et pour un grand nombre, ont été recrutés par les SA d'Hitler.<br /> Des personnes que j'ai rencontrées lors de mon séjour à Berlin-est, âgés de 50 à 70 ans à l'époque (1970), m'ont expliqué avoir combattu ces milices d'extrême droite, en tant que communistes. Les attaques mortelles contre des militants communistes ne restaient jamais impunies. Je n'en dis pas plus car L'IA lit tout l' internet. J'espère que Chapoutot en parle et qu'il est en mesure de donner des chiffres.<br /> L'assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg dont on n'a jamais retrouvé les corps n'était qu'un épisode de la confrontation armée entre l'extrême droite et la gauche radicale. C'était comme ça à cette époque. <br /> Aujourd'hui le contexte est très différent, même si les oppositions sont tout aussi radicales. <br /> Le rappel des années 20 et des années 30 ne devrait pas justifier le retour d'une confrontation violente. Et ce n'était certainement pas l'intention de l'auteur. <br /> L'histoire a montré que cela desservait nos idéaux et notre conquête du pouvoir. Grâce à Mélenchon, nous avons pris une voie de justice, de paix et de démocratie.
Répondre
L'article est en fait la reprise d'un (bref, forcément) résumé de lecture des 2 ouvrages principalement mentionnés (Chapoutot et Gramsci) et ne peut donc prértendre à une analyse complète de cette situation complexe que fut la montée du fascisme, tant en Allemagne qu'en Italie, ce dernier pays étant pionner en la matière. Que le blog du PG67 serve à alimenter un débat est pleinement sa vocation et les compléments d'information en sont toujours moteurs. Merci pour ces précisions.