Die Linke. Renaissance d’un parti de gauche en Allemagne (Parties 2 et 3)

Publié le par A. Verreman

DEUXIEME PARTIE :  Les causes d’un nouveau succès
La renaissance de Die Linke

Grâce aux réseaux sociaux, à un changement de ton et de style, à la fermeté face à l’AfD que la droite courtisait, la voix Die Linke se faisait entendre désormais au Bundestag (4). En témoignent les 30 millions de vues sur Youtube, Tik-Tok et Instagram du discours au Bundestag de Heidi Reichinnek en janvier 2025, la jeune présidente du groupe, qui s’opposait au nouveau chancelier de droite, le banquier Friedrich Merz de la coalition CDU-SPD. Ce qui était nouveau pour le parti, c’est l’intérêt des jeunes des Länder de l’ouest. Les adhésions affluaient.

En 2025, une nouvelle équipe a pris en main les destinées du parti (5). Elle choisit de s’adresser davantage aux étudiants et aux jeunes, tout en gardant un ancrage syndical, dans le contexte de la flambée des prix et de la guerre en Ukraine où la droite et le SPD prônaient le réarmement et la confrontation à la Russie.

Les réseaux sociaux et les autres moyens de communication modernes ont été mis à contribution pour préparer et réaliser le fameux Congrès de Chemnitz (ex Karl-Marx-Stadt), intégralement retransmis par la chaîne de télévision publique en continu Phoenix, dans une mise en scène efficace et enthousiasmante.

Forte de 64 députés au Bundestag (56 % de femmes, de tous milieux, contrairement aux autres partis qui font appel à des professionnels de la politique), die Linke a pu se refaire financièrement, faire entendre ses propositions politiques et diffuser son programme, axé sur la justice sociale et le refus du réarmement.

En quelques mois le nombre d’adhérents est passé de 50 000 à 123 000 et le score aux élections fédérales de 4,9 % à 8,8 % (64 députés), avec une progression dans presque tous les Länder de l’ouest. La moyenne d’âge passe de 45 ans à 38,6 ans. La féminisation du parti est tout aussi manifeste, de 40 % elles passent à 45 %, selon Die Welt. Die Linke supplante les Verts et le SPD dans des villes comme Berlin, Cologne, Hambourg et Leipzig.

Heidi Reichinnek au Congrès de Chemnitz. 38 ans, (6)

Heidi Reichinnek au Congrès de Chemnitz. 38 ans, (6)

Des loyers trop élevés

Plus que jamais, die Linke dénonce les loyers trop élevés de « la mafia du logement » (7). A Berlin, en 2020, la ministre du logement die Linke s’est rendue célèbre en imposant un blocage des loyers (Mietpreisdeckel) que le SPD, la droite et une grande partie de la presse ont combattu jusqu’à obtenir son annulation par la Cour Constitutionnelle et son remplacement par une loi de « modération des augmentations de loyer ». La revendication reste d’actualité.

Tik-Tok fait mouche

Traditionnellement, la force de Die Linke passait par son implantation solide dans le monde syndical. Mais celui-ci est en perte de vitesse, comme partout en Europe. Comment compenser ?

Sous l’impulsion de Heidi Reichinnek, co-présidente du groupe parlementaire, la communication de Die Linke s’est étendue aux nouveaux réseaux sociaux comme  Youtube, Instagram et surtout Tic-Toc (8) .

Alors que l’extrême droite (AfD : Alternative pour l’Allemagne) utilise Tik-Tok avec succès pour aborder les thèmes de la migration, des conflits d’identité et veut susciter la colère, Die Linke traite les problèmes du quotidien : les loyers, l’inflation, le coût de la vie, les droits des femmes, - s’exprimant dans un langage clair, direct et concis, misant sur des vidéos courtes et humoristiques, une forte réactivité (dialogue réel) et une personnalisation autour de la députée Heidi Reichinnek et son équipe.

Après le départ de Sahra Wagenknecht, partie fonder son Alliance éponyme, la nouvelle présidente du groupe parlementaire Heidi Reichinnek et la co-présidente du parti Ines Schwerdtner ont su mettre en valeur les aspects vraiment convaincants du programme : justice sociale, proximité du quotidien, défense des services publics, écologie sociale, lutte contre les inégalités et refus de la guerre et du fascisme de l’AfD. A un moment où les étudiants sont de plus en plus souvent issus de la migration, et connaissent peu l’aisance financière, ces mots d’ordre ont trouvé un écho favorable, en particulier dans le monde féminin. L’avancée fulgurante du parti d’extrême droite l’AfD , passant de 10,4 à 20,8 % des voix aux élections fédérales de février 2025 a pu également jouer un rôle dans le succès de ses principaux opposants de gauche. Die Linke est devenu le premier parti allemand chez les 18-24 ans. Grâce à elles et eux, une porte s’est ouverte dans les laender de l’ouest, avec le vote féminin (31 % ont voté Linke !) qu’il s’agira de fidéliser et de former pour le combat contre le nouveau fascisme.

« Les fascistes ne seront jamais des partenaires »

« Les fascistes ne seront jamais des partenaires »

Toc toc aussi

Le  ʺsecretʺ du succès de Die Linke tient aussi à la pratique de la discussion ʺsur le seuil de la porteʺ avec les habitants des quartiers populaires. S’inspirant du modèle américain Door-to-Door Canvassing, die Linke a formé les jeunes à l’entretien politique sans parler de parti politique. Il s’agit en fait de s’intéresser aux vrais problèmes des gens et de parvenir à faire prendre conscience que les difficultés peuvent venir des choix faits par les gouvernants.

Dès leur adhésion au parti, les nouveaux militants sont mis en équipes de deux, de préférence avec une personne expérimentée, et sont entraînés pendant 3 à 6 mois sur les contenus et sur la forme des entretiens. Le parti a estimé que pour les dernières élections fédérales de février 2025, les militants ont toqué 600 000 portes, obtenant ainsi le vote de 4,355 millions d’électeurs.

TROISIEME PARTIE : Un immense espoir
Le PG67 invité au "Landesparteitag" Die Linke Baden-Württemberg, janvier 2013

Le PG67 invité au "Landesparteitag" Die Linke Baden-Württemberg, janvier 2013

Convergence des luttes et particularités nationales

L’Europe libérale, ultralibérale, qui tourne le dos aux populations et ne s’intéresse qu’aux plus riches, suscite les mêmes réactions des partisans de la gauche en Europe. On constate une convergence des luttes contre la vie chère (loyers, carburants, inflation), en faveur des transports publics et de tous les services publics que le libéralisme cherche à détruire, contre les inégalités sociales, pour la redistribution des richesses, pour une écologie sociale.

C’est plutôt dans l’organisation de l’action politique que LFI se distingue de Die Linke. La constitution française favorise la centralisation du pouvoir, alors que celle de l’Allemagne s’appuie sur le fédéralisme. La tendance de LFI sera de s’appuyer sur une forte organisation centralisée et mettra en avant la souveraineté nationale, alors que Die Linke s’appuie sur les particularités politico-historiques régionales, sur les syndicats et sur le collectif (9)

Si l’un ne peut évacuer le passé du nazisme, l’autre doit composer avec son passé colonial et ses réalités persistantes. Alors que l’immigration allemande a toujours été une immigration choisie, celle de la France est le plus souvent liée à son passé colonial, ce qui complexifie le débat à gauche.

Sur un autre plan, la ‘dette allemande’ vis-à-vis d’Israël crée des conflits à l’intérieur de Die Linke dès que l’on évoque le problème palestinien. Les divergences ont entraîné le départ de militants, pour des motifs parfois contraires. Le dernier congrès a cependant tranché en faveur du soutien à la Palestine, ce qui rapproche nos deux partis.

Page d'accueil du site de Die Linke : "Pour un logement abordable", "Pour une vie abordable", "Bonne retraite, bonne vie"

Page d'accueil du site de Die Linke : "Pour un logement abordable", "Pour une vie abordable", "Bonne retraite, bonne vie"

La plupart des jeunes ont une expérience professionnelle

Dans le monde des jeunes, il y a aussi des différences notoires. Ainsi, il est courant en Allemagne de n’entamer des études supérieures qu’après une expériences professionnelle, dans le social ou dans le système concurrentiel. On peut aussi commencer un apprentissage directement après le baccalauréat et continuer par la suite sur les bancs de l’université. Le système de sélection y encourage. Le monde étudiant est donc très disparate, y compris parmi les militants de Die Linke, le risque d’emballement étant modéré par l’expérience de la vie professionnelle. Ce qui est un avantage incontestable pour le contact avec la population lors des porte-à-portes. Pour résumer, le rapprochement vient du fait que nos deux partis se trouvent devant la nécessité de bien former ses militants, dans un monde acquis à l’ultralibéralisme, destructeur d’environnement et de lien social. De part et d’autre du Rhin, on trouve donc des instituts de recherche et de formation : institutlaboétie.fr (ILB), et la Fondation Rosa Luxembourg (rosalux.de) là-bas, qui mènent le combat des idées et forment les militants.

Direction collégiale et fortes personnalités

Si le parti Die Linke n’a pas trouvé son Mélenchon, il a pu s’appuyer sur des personnalités comme Oskar Lafontaine, Gregor Gysi, Sahra Wagenknecht et maintenant Heidi Reichinnek (10). Mais ce qui fait et fera son succès sera sa capacité à mobiliser toujours plus autour des problèmes réels que crée l’ultralibéralisme, et « pour une vie bonne » (Ein gutes Leben) pour tous.

Mieux se connaître, mieux s’épauler
Amélie Vollmer, militante de l’Ortenau voisine, devenue l’égérie nationale de Die Linke ("Il est venu le temps de la justice sociale")

Amélie Vollmer, militante de l’Ortenau voisine, devenue l’égérie nationale de Die Linke ("Il est venu le temps de la justice sociale")

Le contexte des constitutions respectives et des traditions politiques différentes induisent que la stratégie de conquête du pouvoir est parfois différente dans les deux pays. Cependant, les objectifs de justice sociale, d’opposition au libéralisme et au fascisme, d’écologie et d’humanisme incitent à des actions communes au niveau européen. Un rapprochement à la base des militants et des organisations locales et départementales permettrait de mieux se connaître et d’envisager des actions communes dans l’action sociale, tout comme dans le frein à la construction d’entités régionales transfrontalières, diluant les systèmes législatifs en une sauce indigeste (11).  Ce qui est à promouvoir, c’est la convergence des luttes contre le capitalisme mondial, par une classe sociale internationale, celle du nouveau prolétariat. L’espoir, c’est que Die Linke devienne un grand mouvement populaire, conscient de l’impasse de la socialdémocratie qui s’est fourvoyée dans l’ultralibéralisme, et capable d’assécher le vivier néo-fasciste de l’AfD. (12)

Amélie Vollmer : "Merci pour votre confiance"

Amélie Vollmer : "Merci pour votre confiance"

NOTES (Suite)

(4) Sans ses voix, la coalition gouvernementale CDU-SPD ne pouvait atteindre les 2/3 des votes requis pour modifier la constitution, d’où l’obligation de composer avec Die Linke.  A moins de solliciter les députés du parti fascisant, l’AfD.

Voir la vidéo du fameux discours au parlement fédéral : https://www.instagram.com/reels/DFawi3zIBCF/  (en allemand). Et https://www.tiktok.com/@heidireichinnek/video/7465441176250748183?lang=fr  (8,1 M de vues)

et le discours écrit :

https://www.die-linke.de/partei/parteidemokratie/parteitag/ausserordentlicher-parteitag-zur-bundestagswahl-2025/reden/heidis-rede-in-textform/

(5) L’actuelle co-secrétaire du parti, Ines Schwerdtner, journaliste et universitaire, fut fondatrice de plusieurs revues de politique et chef-rédactrice de la revue JACOBIN en allemand. Détails sur Wikipedia et sur www.die-linke.de

(6) Heidi Reichinnek, 38 ans : Universitaire, polyglotte, spécialiste de l’islam, elle a travaillé dans l’accueil des migrants, surtout des enfants isolés. Elle est députée fédérale depuis 2021. Ton  joyeux, incisif, émotionnel. Elle porte entre autres sur le bras un grand tattoo de Rosa Luxemburg, ce qui est un symbole très fort de la gauche allemande. Ses vidéos courtes sur tik-tok sont virales (certaines ont jusqu’à 8,1 millions de lecteurs) et ses interventions au Bundestag redoutées par le chancelier Merz.  Elle est co-présidente du groupe au Bundestag.

https://www.tagesschau.de/inland/innenpolitik/tiktok-reichinnek-linke-100.html

Avec son collaborateur, elle reprend les thèmes de l’AfD, en démontre les contradictions et propose les solutions Die Linke. Wikipedia lui attribue 600 000 abonnés Tik-Tok. Son discours au Bundestag du 29 janvier 2025 où elle dénonce l’alliance de la CDU avec l’AfD sur un texte anti-immigration (durcissement des renvois à la frontière), est visionné 30 millions de fois. Si bien qu’aux élections fédérales du mois suivant, Die Linke obtient 25 % des voix des 18-24 ans, devant l’AfD. Le score monte même à 35 % chez les jeunes femmes.

(7) Dans les villes allemandes, les logements appartiennent souvent à de gros propriétaires immobiliers.

(8) Gérer l’afflux de militants : Parteitag der Linken: Klarkommen mit dem eigenen Erfolg 9 mai 2025: https://www.tagesschau.de/inland/innenpolitik/linke-parteitag-mitgliederzuwachs-100.html?utm_source=chatgpt.com

L’évolution du nombre d’adhérents a été spectaculaire dans les Länder de l’ouest.  En atteste l'évolution des effectifs en 2008 – 2023 – 2026 : Berlin : 9 000 – 7 000 – 17500 ; Rhénanie Nord : 7 700 – 6 900 – 22 800 ; Baden-Württ : 2 600 – 3 500 – 10 800 ; Saxe : 12 600 – 6 100  - 11 350

(9) Naissance d’une nouvelle « Linke » en Allemagne - 14 mai 2025. L’auteur communiste français, Vincent Boulet, résume bien la situation générale et propose des perspectives de gauche à l’échelon européen (https://www.pcf.fr/naissance_nouvelle_linke_allemagne)

(10) Les Echos  24/2/2025: Allemagne : Heidi Reichinnek, le visage de la résurrection de la gauche radicale . Le journaliste informe aussi sur les contenus du programme : https://www.lesechos.fr/monde/europe/elections-en-allemagne-heidi-reichinnek-le-visage-de-la-resurrection-de-la-gauche-radicale-2150373

(11) La manière dont les Länder de l’est ont été intégrés à l’Allemagne de l’Ouest, au mépris de l’histoire et de leurs acquis sociaux (les entreprises alimentaient et soignaient gratuitement, ce qui n’apparaissait pas dans les salaires) devrait nous mettre en garde contre la possible absorption d’une région française par une région allemande.

(12) Avril 2026 : interview donné à JACOBIN par Ines Schwerdtner, la coprésidente du parti, publié en français par "Le Vent Se Lève" : https://lvsl.fr/comment-die-linke-veut-reconquerir-les-classes-populaires-allemandes/  

Extraits : « Notre travail au Parlement a complètement changé, car nous étions les seuls à évoquer la réalité à Gaza, alors que les autres partis s’en abstenaient ». « Alors qu’une grande partie de l’opinion publique allemande se taisait sur la guerre menée par Israël, nous avons pris conscience que nous avions la majorité, le bon sens et l’humanisme de notre côté » (Die Linke est en 2026 le seul parti allemand qui soutienne ouvertement la cause palestinienne.)

Finir la guerre avec la Russie : « La Russie sera toujours notre voisine sur la carte. »  « Envisager une nouvelle forme d’internationalisme, en nouant des alliances avec les pays du Sud global et d’autres puissances de taille moyenne ». Sur la nécessité de l’antifascisme : « L’austérité a toujours ouvert la voie à des prises de pouvoir par l’extrême droite » 

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